INTRODUCTION GÉNÉRALE

 

Tous les groupes humains pratiquent de nos jours une certaine mise en histoire de leur conscience collective. Cette histoire s’écrit dans le but d’actualiser la mémoire des ancêtres lointains ou proches et d’esquisser un itinéraire nouveau vers l’avenir des générations postérieures. Cette thèse n’écarte pas ces perspectives. En effet, en écrivant l’histoire du père Benoît Thuaän, fondateur de N.D. de Phu?c Son, nous désirons mettre en lumière des facettes de la vie de notre fondateur qui ne sont pas abordées ou développées. Ainsi donc, notre recherche personnelle comporte des limites et se constitue comme une esquisse entre d’autres. Nous n’avons pas la prétention d’écrire une histoire totale de la vie du père Benoît Thuaän.

Pourtant, il me faut être clair et juste : la naissance de cette thèse s’est faite malgré moi. Pourquoi ? Je précise : Après trois années d’études du deuxième cycle, effectuées au Centre Sèvres, mon supérieur et ma communauté voulaient que je continue mes études dans ce même institut de la Compagnie de Jésus, sans me préciser l’orientation de recherche du travail de thèse. Je pensais que la question du rapport entre « christianisme et bouddhisme » serait un sujet fascinant et intéressant, non seulement pour un travail intellectuel, mais aussi pour la pratique. Mais, au mois de mars 2001, j’ai reçu une proposition de faire une enquête sur notre fondateur. Car personne n’a fait depuis une telle enquête d’une manière « scientifique ». Je me suis incliné devant cette proposition, tout en me rendant compte des difficultés – je les aborderai plus tard - qui m’attendent, parce que je ne suis pas formé pour une telle entreprise. Je veux dire la formation d’historien.

Si mon supérieur et ma communauté veulent que j’entreprenne cette enquête sur la vie de notre fondateur, c’est pour que mes confrères découvrent un peu plus cette figure si proche de nous et approfondissent la vie cistercienne implantée par lui sur le sol vietnamien et que les chrétiens vietnamiens redécouvrent une figure qui a contribué au développement du christianisme et à l’implantation de l’Église dans ce pays. En outre, - c’est mon humble désir personnel – à travers cette recherche académique en France je pourrai présenter le père Benoît Thuaän et notre Congrégation. En effet, je pense que la communion et la communication permettent aux chrétiens – européens et asiatiques – une compréhension et un enrichissement mutuels.

Pour avoir quelques idées générales, nous présentons brièvement certains repères de la vie du père Benoît Thuaän et du monastère N.D. de Phu?c Son.

Une brève chronologie

Henri Denis naquit le 17 août 1880 à Boulogne-sur-Mer dans le département du Pas de Calais. Il est le fils unique de Monsieur Cyrille Denis et de Madame Anne-Marie Geffroy. A l’âge de huit ans, il devient orphelin de sa mère. Deux ans plus tard, son père épouse Madame Marie-Thérèse Adèle, veuve comme lui. Cette famille se déplace à Wimille, au hameau de Bon Secours.

Henri Denis effectue ses études primaires chez les Frères des Écoles chrétiennes à Wimille, et suit les cours de catéchisme donnés par l’abbé Eloy, vicaire de la paroisse de Wimille. Henri Denis entra au Petit Séminaire de Marquera, à Boulogne, en octobre 1892. Après avoir fini le premier bac, de rhétorique, il alla à Lille pour effectuer ses études à l’institut catholique de Lille pour préparer le deuxième bac, celui de philosophie.

En octobre 1900, il entra au Grand Séminaire d’Arras et y reçut la tonsure. En 1901, un tournant décisif eut lieu : l’abbé Henri Denis quitta le Grand Séminaire d’Arras pour entrer au séminaire des Missions Étrangères de Paris. Après quelques années de formation, il reçut consécutivement les Ordres mineurs, puis les majeurs et l’ordination sacerdotale le 7 mars 1903 en la fête de saint Thomas d’Aquin.

Le 29 avril 1903, le père Henri Denis avec treize nouveaux missionnaires célèbre la cérémonie des départs en mission. Il reçut l’ordre de partir pour la Mission de Hué, dans le Vicariat apostolique de Cochinchine septentrionale.

Le 31 mai 1903, en la fête de Pentecôte, il arriva à Touranne. Le vicaire apostolique Mgr Caspar lui donna un nom vietnamien « Thuaän » et l’envoya à la paroisse de Kim-Long pour apprendre le vietnamien et aider le curé, le père Dangelzer, un missionnaire des Missions Étrangères de Paris.

Quelques temps après, - aucun document ne précise la durée de son apprentissage de la langue vietnamienne, peut-être quelques mois – il reçut la mission d’enseignant au Petit Séminaire d’An-Ninh. Cinq ans après, en 1908, il est envoyé par le nouveau vicaire apostolique Mgr Allys à la paroisse de Nu?c M?n et y resta pendant cinq ans. En 1913, il retourna pour la deuxième fois au Petit Séminaire d’An-Ninh jusqu’au jour où il reçut enfin l’autorisation de partir pour la vie monastique, en 1918.

Le 15 avril 1918, Mgr Allys rédigea une « Supplique en faveur de la fondation d’une communauté d’hommes » qui est envoyée au Cardinal Préfet de la Sacrée Congrégation de la Propagande de la Foi. Le 14 août de cette même année, le père Denis Thuaän partit avec un seul compagnon à Phu?c Son et y célébra la première messe, en la fête de l’Assomption, pour le commencement de la vie monastique. Le monastère porte le nom « Notre Dame d’Annam ». Les candidats affluent vers le nouveau monastère et au fur et à mesure les maisons sont construites pauvrement et de façon rudimentaire pour les accueillir. Le 2 février 1920, le père Denis Thuaän reçut l’habit et commença son noviciat. Les premiers compagnons prirent l’habit quelques jours après. Il prit la charge de supérieur, de maître des novices et de tout ce qui concerne la matériel et le spirituel de la communauté. Le 21 mars 1923, le père Benoît Thuaän et quelques frères prononcèrent les vœux simples en présence de Mgr Lécroart, le Visiteur apostolique. La vie monastique prenait forme au jour le jour. Malgré les difficultés, la communauté se tenait bien et se développait assez rapidement. Le 21 mars 1926, le père Chabanon, vicaire général de Hué présida la cérémonie de la profession perpétuelle du père Benoît Thuaän et de quelques frères dont le père Bernard Mendiboure, un missionnaire des Missions Etrangères de Paris, qui entra à Phu?c Son le 20 août 1920.

Même avant la fondation de Phu?c Son, le père Benoît Thuaän voulait l’affilier à l’Ordre des Cisterciens Réformés (des Trappistes ou de la Stricte Observance), et à plusieurs reprises, il demanda cette affiliation, mais rien n’aboutit. Enfin, il fit les démarches pour l’incorporation de Phu?c Son à l’Ordre cistercien de la Commune Observance. Le père Benoît Thuaän est mort, le 25 juillet 1933, sans voir l’aboutissement de cette demande d’affiliation.

Le père Bernard Mendiboure est nommé par Mgr Chabanon à la direction du monastère N.D. de Phu?c Son. Le 21 mars 1935, le monastère N.D. de Phu?c Son fut officiellement affilié à l’Ordre cistercien de la Commune Observance. Après tant d’années d’épreuves causées par des guerres, le premier monastère au Vieät-Nam se développe et la Congrégation de la Sainte Famille se compose maintenant de huit monastères de moines, un monastère de moniales et de deux maisons dépendantes. Le nombre des moines et des moniales est de plus de six cents.

Après une rapide chronologie de la vie du père Benoît Thuaän et du monastère N.D. de Phöôùc Sôn, nous retournons à notre sujet. Nous abordons maintenant l’objet de notre recherche : une biographie historique et théologique de la vie du père Benoît Thuaän. Lorsque nous présentons la vie du père Benoît Thuaän, nous voulons parler du monastère de Phu?c Son, car le personnage – le père Benoît Thuaän – ne s’écarte jamais de son œuvre. La vie de ce fondateur s’éclaire dans son rapport avec son œuvre qui est le premier monastère cistercien au Vieät-Nam.

Objet du travail : une biographie historique et théologique

Notre intention est d’écrire une biographie du père Benoît Thuaän à deux niveaux : historique et théologique. Il s’agit d’une présentation historique et de réflexions théologiques sur cette vie. Autrement dit, la vie du père Benoît Thuaän se voit à la croisée de l’histoire et de la théologie.

Au premier niveau : une biographie historique. Notre désir se heurte à des questions auxquelles il est difficile de répondre d’une manière simple : peut-on écrire la vie d’un individu ? Peut-on parvenir jusqu’à l’individualité, jusqu’à la personnalité du sujet de la biographie ? Car une vraie biographie, au dire de Jacques Le Goff, ne peut être que tentative de décrire un personnage individuel.

Parler de l’individualité, c’est aborder l’irréductibilité, la singularité des individus. Dès lors, peut-on raconter une vie afin de faire ressortir l’identité d’un personnage ? Car en face d’un personnage, il y a les différentes représentations que l’on peut en avoir selon les points de vue et les époques. Il devient par conséquent essentiel de connaître le point de vue de l’observateur.

Une autre problématique en ce qui concerne la biographie, c’est la complexité de l’identité d’un individu. Son histoire n’est pas toujours linéaire, sa formation demeure progressive. Il y a dans cette vie des contradictions, des paradoxes. En outre, une vie n’est jamais séparée du contexte, du monde de sa culture, bref, du monde où le personnage vit et construit son histoire. Bien qu’il n’y ait pas d’opposition entre individu et société comme le conçoit Jacques le Goff, aux yeux de Giovanni Levi, les configurations sociales soulèvent une question essentielle : « comment les individus se déterminent-ils (consciemment ou non) par rapport au groupe ou se reconnaissent-ils dans une classe ?

La question se pose enfin : quelle conception de la biographie met-on en œuvre ? Répondre à cette question, pensons-nous, nous aide à préciser la méthodologie que nous utilisons dans cette recherche sur la biographie du père Benoît Thuaän.

Avant de proposer une certaine typologie des approches biographiques, Giovanni Levi donne son observation : « Fascinés par la richesse des destinées individuelles et en même temps incapables de maîtriser la singularité irréductible de la vie d’un individu, les historiens ont récemment abordé le problème biographique de façons très diverses. »

Jetant un coup d’œil rapide sur les conceptions de la biographie historique, nous découvrons la complexité de l’individualité, de la personnalité du personnage. C’est le cas même de la biographie du père Benoît Thuaän que nous désirons écrire.

Nous parlons maintenant du deuxième niveau : une biographie théologique. De quoi s’agit-il ? Nous désirons écrire l’histoire du père Benoît Thu?n, mais cette histoire n’est pas limitée aux faits, aux événements ; nous nous efforçons de la penser théologiquement. La question est : comment regarder et penser une vie – la vie du père Benoît Thu?n – comme un lieu théologique ? Autrement dit, s’agit-il d’une théologie d’une vie vécue dans la foi ?

Jean Baptiste Metz explique l’expression « biographie théologique » :

« Le mot « biographie » ne renvoie pas à un simple reflet littéraire de la subjectivité, destiné à symboliser le sens qu’on donne au monde et à la vie en général. Une théologie serait appelée biographie parce qu’elle inscrirait dans la doxologie de la foi la biographie mystique de l’expérience religieuse et la vie vécue devant la face voilée de Dieu. Biographique, elle le serait aussi dans la mesure où elle ne serait pas une théologie déductive et narcissique, qui devient cohérente et irréfutable au prix de la tautologie, mais un récit conceptuel, abrégé et condensé, de la vie vécue devant Dieu.

Une théologie de la vie vécue introduit le « sujet » dans la conscience dogmatique de la théologie… Le sujet, c’est l’homme tissé dans ses expériences et ses histoires et retrouvant constamment à travers elle une identité. Introduire le sujet dans la dogmatique signifie dès lors que l’objet même du travail dogmatique devient l’homme, dans sa vie et ses expériences religieuses ; c’est donc réconcilier la dogmatique et la vie vécue, c’est finalement relier la doxologie théologique et la vie mystique. »

Notre désir d’écrire une biographie théologique se heurte, à son tour, à un certain nombre de problématiques. Nous en citons quelques-unes.

La première est le risque du subjectivisme. En effet, on désigne la présence de Dieu dans une vie comme sentie, oubliant la médiation d’immédiateté. En outre, il y a l’identification de Dieu à certains événements, à certaines situations, avec l’oubli que la catégorie de signe indique un déchiffrement nécessaire.

La deuxième problématique concerne la question du mystère de chaque individu. Chaque être humain est unique, irréductible. Mais pour penser ou interpréter sa vie ou tel événement historique de cette vie, on doit recourir aux schèmes de pensée, aux notions déjà existantes. Il s’agit du risque de produire l’image d’un personnage dans un moule.

Une autre problématique est de s’efforcer d’expliquer allégoriquement chaque acte, chaque moment de la vie du personnage de telle manière que rien ne soit insignifiant.

Le dernière écueil d’une biographie théologique se trouve dans la question redoutable aux yeux d’Émile Poulat : « comment un homme de notre temps peut-il être assuré de comprendre les siècles disparus, d’entrer dans les sentiments profonds de ceux qui, aujourd’hui, ne peuvent plus parler et qui n’ont peut-être jamais rien écrit ? De l’intérieur, aucun passage n’existe plus, sinon de façon très analogique, en référence à une nature humaine définie précisément hors de toute historicité. »

Malgré toutes ces problématiques d’une biographie tant historique que théologique, nous essayons d’entreprendre notre travail à la fois fascinant et difficile. Avant de présenter notre méthodologie, nous voudrions préciser un certain nombre de difficultés que nous avons rencontrées au long de notre travail. Ces difficultés sont devenues des occasions de nous éclairer sur le chemin parcouru et de nous mettre devant un travail jamais achevé.

Les difficultés

Nous venons d’aborder des problématiques concernant une biographie historique et théologique : est-il possible d’écrire une biographie, d’atteindre à l’individualité d’un personnage ?

Dans le cas de notre travail, nous avons trouvé des difficultés à différents niveaux et en divers domaines. Nous en citons quelques-unes.

a. La première difficulté est le manque de documents. Au début de notre travail, nous avons eu en mains deux documents en vietnamien : le livre de Dom Emmanuel Chu kim Tuy?n sur la vie du père Benoît Thu?n : il s’agit d’une biographie hagiographique. Il est le témoin vivant de notre fondateur. Pourtant, dans ce livre, en retraçant la vie du père Benoît Thu?n, il le présente sous l’image d’un personnage de vertu et de piété. Le deuxième document réunit les enseignements que le père Benoît Thu?n a donnés à ses moines aux moments des instructions spirituelles. Un frère appelé Vincent Tình a écrit ces enseignements dans un cahier. Après la mort du fondateur, ces enseignements spirituels ont été relus en communauté pendant la réunion communautaire quotidienne. Ce cahier a été imprimé il y a une vingtaine d’années à l’usage interne de la Congrégation.

En ce qui concerne les sources directes venant du père Benoît Thu?n, il faut souligner que le père n’a écrit aucun livre théologique, aucun exposé spirituel. Il a entretenu une correspondance avec ses parents habitant en France. Après son décès, ces lettres furent renvoyées à Phu?c Son. Dom Emmanuel Chu kim Tuy?n a utilisé un certain nombre de ces lettres et en a traduit pour écrire la vie du père Benoît Thu?n. Malheureusement, toutes ces lettres ont disparu à cause de la guerre.

Je suis allé aux Missions Étrangères de Paris et à la Maison généralice de l’Ordre cistercien de la Commune Observance pour chercher des traces : j’ai trouvé quelques lettres du père Benoît Thu?n envoyées à l’Abbé général dans lesquelles la question d’affiliation fut abordée. J’ai écrit aux archivistes des communautés bénédictines, cisterciennes et chartreuses pour leur demander de fouiller les archives de leurs monastères afin de trouver quelque chose concernant notre fondateur. Les réponses sont négatives. Je viens de recevoir la photocopie de deux lettres que l’ancien Abbé de La Pierre-qui-Vire m’a envoyée, dans lesquelles le père Benoît Thu?n répondit aux questions posées par le supérieur de cette communauté concernant une éventuelle fondation bénédictine au Vieät-Nam.

J’ai été un peu soulagé en recevant en juillet 2002 un document de plus de cents cinquante lettres que le père Benoît Thu?n a écrites au Vicaire apostolique Mgr Allys, datées de 1908 à 1933, année de sa mort. Il s’agit d’une correspondance dans laquelle le père rapporta la situation de la communauté de Phu?c Son. Ces lettres portent donc un caractère administratif.

A cause du manque de sources directes constituant une documentation suffisante, j’ai été obligé de chercher des sources indirectes, soit aux Missions Étrangères de Paris, soit ailleurs. Quelques traces de la vie du père Benoît Thu?n et du monastère de Phu?c Son (N.D. d’Annam) sont trouvées dans les Comptes-rendus, des Annales, les Bulletins, etc.

Devant écrire une biographie historique et théologique avec une documentation si légère, concernant certains moments, je n’ai su comment développer telle ou telle période de sa vie, surtout ce qui touche l’intime du père Benoît Thu?n. Pourtant, Cela ne constitue pas l’unique et la principale difficulté.

b. La deuxième difficulté naît de l’influence de la biographie hagiographique écrite par Dom Emmanuel Chu kim Tuy?n. C’est l’unique source qui présente la vie de notre fondateur. Il était un témoin vivant, mais il a écrit la vie du père Benoît Thu?n selon son point de vue. Or, son point de vue est de présenter son personnage comme quelqu’un plein de vertu et de piété. Un certain modèle est exploré qui associe une « chronologie ordonnée, une personnalité cohérente et stable, des actions sans inertie et des décisions sans incertitudes » Autrement dit, cette biographie porte le caractère positiviste et fonctionnaliste et a une fonction pédagogique : la vie du père Benoît Thu?n est racontée pour donner un exemple aux lecteurs. Dans cette perspective, il a simplifié cette vie en faisant la sélection des faits significatifs et en accentuant leur caractère exemplaire. Des anecdotes sont mises en œuvre pour souligner tel ou tel point significatif. Il en résulte qu’il y a production d’une image du père Benoît Thu?n dans l’esprit des générations postérieures.

Écrire une biographie « scientifique » exige de s’affranchir du stade d’une hagiographie et d’une biographie fonctionnaliste. En s’appuyant sur la biographie entreprise par Dom Emmanuel Chu kim Tuy?n comme un témoignage et une documentation permettant de trouver un certain nombre de valeurs communes, j’ai gardé une certaine distance pour ne pas être trop influencé par la perspective de cette biographie.

c. La troisième difficulté qui va de pair avec la problématique précédente : une biographie est écrite selon le point de vue de l’observateur. Il y a donc « l’existence d’une autre personne en nous-même, sous la forme de l’inconscient » Une vie peut être comprise par la pluralité de compréhensions, parce qu’elles se situent à des niveaux divers. Chacun a donc son propre statut épistémologique et inspire sa propre historiographie. Lorsque j’entreprends une biographie du père Benoît Thu?n, j’oriente mon travail de recherche vers une perspective propre. Un certain nombre de facteurs subjectifs de sympathie envers notre fondateur se trouve d’une manière ou d’une autre dans ce travail. D’où une tension entre la subjectivité et le souci scientifique d’objectivité.

Désirant écrire une biographie historique et théologique, j’ai senti l’importance de la lucidité et de la vigilance pour ne pas tomber dans deux extrémités : soit dans un objectivisme qui, au nom de la scientificité, vide une vie de toute sa signification ; soit dans le subjectivisme qui met en danger toute médiation laquelle est importante pour la condition humaine.

Ces trois difficultés nous font apercevoir dans quelle mesure une telle biographie devient pour nous un grand défi. Pouvons-nous atteindre la personnalité du père Benoît Thu?n ? Plus encore, pouvons-nous comprendre son intériorité, scruter les profondeurs de son âme ? Ces questions demeurent comme une interpellation permanente au long de notre travail de recherche. Pourtant, l’important ne se situe pas dans les difficultés trouvées, mais dans le fait de mettre en œuvre une méthodologie convenable au sujet traité, laquelle permet d’aboutir aux acquis, aux résultats après une longue enquête à la fois dangereuse et fascinante.

 

Méthodologie

Écrire une biographie n’est pas accumuler des faits, mais les expliquer et les penser. Différentes opérations intellectuelles sont donc mises en œuvres qui se situent à divers niveaux.

Écrire une biographie historique du père Benoît Thu?n, c’est raconter sa vie au fil du temps. Elle prend forme de narration. Cela forme différents récits. Mais pour que le travail soit suivi, nous devons introduire à la fois la temporalité et la cohérence : raconter la vie du père Benoît Thu?n, c’est dire la cohérence de cette vie à travers des années et les expériences, par-delà même des fractures. En effet, « toute histoire est narrative car, se plaçant par définition dans le temps, dans la successivité, elle est obligatoirement associée au récit ».

Raconter la vie de notre fondateur, c’est aussi expliquer et faire comprendre ce qui s’est passé au long de sa vie. Expliquer plus, c’est comprendre mieux. Cela est dit pour affirmer que l’explication est nécessaire à la compréhension et que l’explication véritable s’achève dans la compréhension.

Raconter la vie du père Benoît Thu?n, c’est enfin interpréter des événements et des faits et leur donner un sens, une signification. Nous avons parlé plus haut du risque d’excès de signification comme si rien n’était insignifiant. Pourtant, dans une biographie tant historique que théologique, l’herméneutique demeure une activité intellectuelle utile et indispensable.

Après avoir esquissé les trois niveaux d’une biographie, nous les développons plus en détail.

Premièrement, en ce qui concerne le récit, il faut souligner avec Jacques Le Goff que « le récit, contrairement à ce que beaucoup croient – même chez les historiens – n’a rien d’immédiat. Il est le résultat de toute une série d’opérations intellectuelles et scientifiques que l’on a tout intérêt à rendre visibles, voire à justifier ». Pour écrire cette biographie du père Benoît Thu?n, nous essayons de présenter chaque étape de sa vie, les choix qu’il a effectués, les problèmes qu’il a rencontrés. Nous évoquons certains événements importants qui ont requis de lui des décisions ; lesquelles ont exercé sur sa vie des influences profondes.

Pour construire le récit de la vie du père Benoît Thu?n, nous rendons compte des éléments contradictoires constituant son identité et les différentes représentations de son image selon les points traités. C’est pourquoi nous ne cherchons pas à cacher les contradictions ou les paradoxes qui ont pesé sur le père Benoît Thu?n.

Pour mette en œuvre le récit ou les récits dans le récit, nous devons citer beaucoup de textes : dans ce cas, ce sont des correspondances que le père Benoît Thu?n a entretenues avec les personnes concernées. En citant ces lettres – difficiles d’accès –, je voudrais que mes confrères et les lecteurs voient et entendent notre personnage comme je l’ai vu et entendu.

Étant donné que cette biographie historique porte une dimension théologique, le récit doit être expressif d’une vie vécue devant Dieu. Mais comment percevoir cette vie sous l’angle théologique ? Il nous faut recourir aussi aux textes, soit les correspondances du père Benoît Thu?n, soit ses enseignements spirituels. A travers une documentation assez limitée, nous essayons de comprendre sa personnalité et son identité et à travers elles, ses expériences religieuses.

Deuxièmement, en ce qui concerne la compréhension, l’explication demeure une phase importante. Car, comme nous l’avons dit plus haut, raconter une vie, c’est expliquer les événements, les étapes de cette vie. Dans cette deuxième opération intellectuelle, la mise en contexte reste plus que nécessaire. En effet, nul n’est une île. Chaque être humain est un membre de sa société : il reçoit de la société ce qui lui permet de vivre et de grandir dans divers domaines de la vie. Pourtant, il y a un risque dans cette mise en situation ou en contexte, que Jacques le Goff signale encore une fois lorsqu’il écrit : « Je conteste aussi non pas la validité mais l’appartenance au genre biographique d’ouvrages souvent de qualité mais où le personnage historique qu’on affecte de mettre au premier plan est noyé dans son environnement ». Une vraie biographie est donc la présentation et l’explication d’une vie individuelle dans l’histoire.

Il est indispensable de reconstruire le contexte, la « surface sociale » sur laquelle agit l’individu, dans une pluralité de champs, à chaque instant. Cette mise en contexte permet de comprendre tel ou tel acte, telle ou telle pensée dans une vie. Nous parlons plus haut d’une typologie des biographies : « biographie et contexte » est la vraie biographie historique, car la reconstitution du contexte historique et social dans lequel se déroulent les événements permet de comprendre ce qui paraît inexplicable et déroutant au premier abord. Cela dit pour souligner l’interaction et l’interrelation entre l’individu et la société et le monde où il mène son existence, entre la vie et le contexte.

Dans le cas de notre personnage, pour éclairer chaque étape de sa vie, ses choix et ses pensées, nous situons le père Benoît Thu?n dans un contexte précis. Nous citons un exemple : pour comprendre et expliquer ses vingt-trois années en France – première étape de son existence -, faute de documents, sauf une seule lettre que Henri Denis écrivit au directeur des Missions Étrangères de Paris, nous devons recourir aux sources secondaires. Or, cette mise en contexte nous aide à trouver des réponses face aux silences de ces années qui néanmoins marquent une étape importante de l’existence du père Benoît Thu?n.

Cette mise en situation, en contexte, a donc plusieurs intérêts : d’une part, elle remplit la lacune devant laquelle nous place l’absence de documents ; d’autre part, elle contribue à faire ressortir la personnalité de notre personnage, le père Benoît Thu?n. Mais notre travail de recherche ne se limite pas seulement à ces deux phases : récit et explication, il nous conduit à la troisième qui est l’herméneutique.

Troisièmement, en ce qui concerne l’interprétation, nous essayons de regarder la vie du père Benoît Thu?n en général et ses étapes, les événements, les faits historiques, etc. sous l’angle à la fois discursif et théologique. Discursif, car nous voudrions, grâce au matériau biographique, donner certaine signification à tel ou tel acte, telle ou telle décision que prend le père Benoît Thu?n. Cette opération intellectuelle constitue donc le processus de formation du texte, d’attribution d’un sens à un acte biographique. Autrement dit, il s’agit de penser une vie. Nous voudrions présenter le père Benoît Thu?n, non seulement au travers d’une description objective, mais au travers d’une réflexion sur sa vie. Il en résulte donc que « la lecture de l’histoire n’est pas à un seul sens, des événements aux paroles. C’est un aller et retour entre paroles et événements, qui s’appellent et se modifient les uns les autres. »

Comment utiliser cette méthode herméneutique alors que le père Benoît Thu?n n’a laissé aucun ouvrage théologique, aucun traité spirituel, aucune autobiographie, qui permettent de comprendre son intériorité ?

Faute de documents qui abordent directement les questions posées, il nous faut cette fois-ci recourir à l’analogie. Il y a deux piliers que nous utilisons pour tenter une interprétation théologique : l’Écriture-Sainte et les figures de quelques saints. La lecture ou la relecture de certains récits bibliques nous aide à découvrir quelques points plus profonds qui se cachent sous la surface de la vie ordinaire du père Benoît Thu?n. Le regard sur la figure de quelques saints connus dans Église nous fait apercevoir une certaine compatibilité dans l’âme de ceux qui sont saisis par Dieu avec celle du père Benoît Thu?n. Autrement dit, à travers l’opération interprétative, nous voudrions aller de l’extérieur à l’intérieur de la vie de notre fondateur. C’est une voie prometteuse mais dangereuse.

Pour concrétiser notre méthodologie, nous suivons cette procédure qui se compose de quatre temps. Le premier temps sera consacré à la présentation de la vie du père Benoît Thu?n dans chaque étape, sans commentaires. Des événements, des faits historiques seront mis en place. Les citations de ses correspondances ont pour but de comprendre la chronologie de chaque étape. Dans le deuxième temps, nous mettons le père Benoît Thu?n dans chaque étape de sa vie ou dans un sujet traité dans son contexte historique, soit politique, soit religieux, etc. Des sources secondaires, des ouvrages de certains auteurs seront utilisés pour éclairer ce qui est dit dans le premier temps. Le troisième temps est un pas de plus dans la compréhension et l’explication de la vie du père Benoît Thu?n. Un certain nombre de citations, soit de ses correspondances soit de ses enseignements spirituels, en rapport avec les auteurs qui ont traité des sujets concernés, donnent une compréhension plus profonde que la mise en situation. Enfin, dans le quatrième temps, les interludes permettent des interprétations théologiques. Ce sont des évocations théologiques, si je puis dire.

Voilà l’organisation au sein de chaque chapitre qui répond aux différents niveaux de notre travail de recherche sur le père Benoît Thu?n. Nous parlons maintenant du plan et de ses développements.

Plan et développement

Notre présentation du sujet n’est pas uniquement chronologique mais aussi thématique. C’est peut-être arbitraire. Pourtant, cette combinaison chronologique et thématique a son intérêt pour présenter la vie du père Benoît Thu?n sous différents angles. En outre, notre recherche sur le père Benoît Thu?n ne se limite pas à l’existence du père, mais elle s’étend à son image gravée dans l’esprit des générations postérieures.

Dans la première partie, nous présenterons les résultats de notre recherche sur la vie du père Benoît Thu?n à travers ses trois étapes principales : les années de formation, le missionnaire, le moine. Ces trois étapes seront vues dans le rapport avec Dieu, d’où le titre « Aux prises avec Dieu » : comment cette vie est-elle regardée comme une confrontation avec Dieu ? Qui ou quoi agit dans sa vie pour qu’il effectue le changement de vocation ? Comment a-t-il traversé ces états de vie si différents, sinon paradoxaux ? Quelle est l’image de Dieu ?, etc.

Dans la deuxième partie, nous présenterons le père Benoît Thu?n dans son rapport avec l’Église à travers trois thèmes : la conversion des infidèles, l’implantation de l’Église, l’ouverture mystique. Pour cette présentation thématique, nous devrons reprendre certains morceaux de textes et certains thèmes utilisés à différents moments de notre démarche. Il y aura donc une certaine répétition, mais cette répétition soit des textes soit des faits ne sera pas identique, car nous les interpréterons sous un autre angle, dans un autre domaine. Le titre de cette deuxième partie : « Dans le cœur de l’Église ». Cette expression est empruntée à sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Comment le père Benoît Thu?n va-t-il réaliser sa vocation au sein de l’Église ? Pourquoi a-t-il choisi enfin la vie monastique comme une manière de servir l’Église et comme une coopération à la mission de l’Église ? Quelle image de l’Église présente-elle ? etc.

La troisième partie sera consacrée à traiter les images du père Benoît Thu?n que ses moines gardent dans leur esprit. D’où le titre : « Le père Benoît Thu?n dans le cœur de ses moines ». Trois images seront traitées : un homme saint, un fondateur, un passeur. Dans cette partie, nous aborderons la question du dynamisme d’une fondation. Car, comme nous l’avons dit plus haut, la personne du père Benoît Thu?n est attachée à son œuvre : on ne peut pas comprendre la personnalité ou l’identité du père Benoît Thu?n sans parler du monastère N.D. de Phu?c Son. Comment les générations postérieures au père Benoît Thu?n gardent-elles mémoire de lui ? Quels sont les modèles mis en œuvre dans leur compréhension de la sainteté et de la fondation de leur monastère ? Le travail de la fondation n’est pas fini avec la mort du fondateur, il continue : que pensent les générations postérieures du présent, de l’avenir de leur fondation ?, etc.

Nous espérons que cette structure répond aux questions que nous avons posées au début de cette introduction : est-il possible d’écrire une biographie historique et théologique du père Benoît Thu?n ? Comment procéder dans notre démarche pour une telle entreprise ? Nous espérons aussi que nos confrères et les lecteurs trouveront quelques surprises et certain intérêt qui m’ont accompagné au long de cette enquête sur notre personnage.