Soutenance de la thèse
Ma sur, très révérend père abbé, chers pères et vous tous,
Je voudrais tout dabord adresser aux membres du jury et à vous tous ma salutation chaleureuse et mes sentiments distingués. Cest pour moi une grande joie de vous présenter en ce moment mon travail de recherche sur le père Benoît Thuân.
Je vous présente trois points : le pourquoi de la recherche, le comment de ce travail et une certaine distance par rapport au travail accompli.
1. Loccasion et lintérêt de cette recherche
Cette thèse sur le père Benoît Thuân est un travail commandé. A travers Dom Jean Lâm, abbé président de la Congrégation, mes supérieurs ont voulu que je mène une enquête sur la vie et la spiritualité du Fondateur.
En me demandant cette recherche, mes supérieurs ont voulu que je présente, dune manière renouvelée, aux jeunes moines la figure du père fondateur ; cest-à-dire que cette présentation leur apporte des regards adaptés à la situation présente. Dès lors se pose par conséquent la question du dynamisme de la fondation. Comment transmettre aux jeunes moines le patrimoine spirituel, le testament spirituel du Fondateur ? Comment les transformer en des fondateurs pour aujourdhui, capables de tenir à la fois les deux bouts du même fil : la fidélité et la créativité ?
Conscient de limportance de ce travail, qui consiste à présenter la figure du père Benoît Thuân et la fondation du premier monastère cistercien au Vietnam dans leur contexte, je me suis efforcé de me situer en historien et en théologien : en historien pour retracer lhistoire du personnage et sa personnalité ; en théologien qui interprète son histoire pour faire apparaître, dans la mesure du possible, sa physionomie spirituelle. Etant donné que ce personnage sest identifié à son uvre, c'est-à-dire son monastère, jai dû replacer le monastère dans son contexte historique précis et montrer les éléments constitutifs et la singularité de cette fondation. Bref, dans mon travail, la dimension historique va de pair avec la théologie.
Dans lesprit de nos confrères, existe une tendance à gommer la trace française du fondateur. Ils ont lhabitude de le regarder dune manière très simple, c'est-à-dire de porter leur attention sur ses vertus et sur sa manière de vivre la vie monastique. Or, cette simplicité les empêche de découvrir plusieurs facettes de sa vie. Cest pourquoi, durant mon enquête, jai pris conscience de limportance de lhistoire pour comprendre mon personnage et son milieu.
Etant donné que ma thèse est une thèse en théologie, mon travail a aussi une dimension théologique ; car la recherche sur mon personnage ne se limite pas uniquement à son histoire telle quelle est racontée, mais il sagit dune vie réfléchie et interprétée théologiquement. Autrement dit, il sagissait pour moi de regarder cette histoire dans la lumière de Dieu, sachant que cette vie était vécue devant Dieu.
Après avoir présenté le pourquoi de mon travail, je voudrais aborder la question de la méthode que jai choisie en vue datteindre le but visé.
2. La méthodologie
Mon intention est donc décrire une biographie du père Benoît Thuân à deux niveaux : historique et théologique.
Au premier niveau : une biographie historique. Des questions se posent : peut-on écrire la vie dun individu ? Car parler de lindividualité, cest aborder lirréductibilité, la singularité de la personne. Peut-on parvenir jusquà lindividualité, jusquà la personnalité du sujet de la biographie ? Dès lors, peut-on raconter une vie afin de faire apparaître lidentité dun personnage ? Car en face dun personnage, il y a les différentes représentations que lon en a selon les points de vue et les époques.
Pour répondre à ces questions, et donc pour essayer décrire une biographie historique du père Benoît Thuân, jai cru bon de suivre le chemin que Jacques Le Goff a laissé en écrivant la vie de saint Louis. En effet, Jacques Le Goff a tenté décrire une biographie totale de ce saint : une vie regardée sous différents aspects, dans divers domaines. Il a voulu présenter la figure de saint Louis dune manière neuve.
Au deuxième niveau : une biographie théologique. En écrivant lhistoire du père Benoît Thuân, je voulais que létude de cette vie ne soit pas limitée aux faits, aux événements, mais quelle soit pensée théologiquement. Or, comment regarder et penser une vie comme un lieu théologique ? Pour répondre à cette question et procéder convenablement, jai recouru aux auteurs qui traitent de cette problématique. Melchior Cano, Jean Baptiste Metz et Yves Congar mont donné des lumières qui mont permis de suivre cette perspective.
Pourtant, ce deuxième niveau de mon travail sest heurté à une problématique redoutable : le risque du subjectivisme. En effet, on désigne la présence de Dieu dans une vie comme sentie, oubliant toutes les médiations. En outre, il y a lidentification de Dieu avec certains événements, certaines situations, avec loubli que la catégorie de signe exige un déchiffrement nécessaire. Il y a encore le problème qui concerne le mystère même de lindividu. Chaque être humain est unique, irréductible. Mais pour penser ou interpréter sa vie ou tel événement historique de cette vie, on doit recourir à des schèmes de pensée, à des notions, à un langage déjà existants. Il y a donc le risque de produire limage dun personnage enfermé dans un moule.
Conscient de la complexité du travail, je me suis efforcé de mettre en uvre un certain nombre dopérations intellectuelles qui constituent la méthodologie de ma recherche sur le père Benoît Thuân.
La méthode que jutilise dans ce travail se caractérise par quatre verbes constituant les quatre temps : Raconter expliquer interpréter contempler. Jexplique ces opérations.
Tout dabord, raconter. Ecrire une biographie historique du père Benoît Thuân, cest raconter sa vie au fil du temps. Elle prend la forme narrative. Cela constitue différents récits. Cest le résultat de toute une série dopérations intellectuelles et scientifiques que lon a tout intérêt à rendre visibles, voire à justifier.
Pour construire le récit de la vie du père Benoît Thuân, je rends compte des éléments contradictoires qui constituent son identité et les différentes représentations de son image selon les points traités. Cest pourquoi je ne cherche pas à cacher les contradictions et les paradoxes qui ont pesé sur le père Benoît Thuân.
Ensuite, expliquer. Ecrire une biographie du père Benoît Thuân, cest aussi expliquer et faire comprendre ce qui sest passé au long de sa vie. Expliquer, cest mieux comprendre. Cela est dit pour affirmer que lexplication est nécessaire à la compréhension et que lexplication véritable sachève dans la compréhension. Il est trop clair que je donne à ces mots explication et compréhension le sens habituellement reçu dans la tradition historiographique.
Dans cette deuxième étape, la mise en contexte est plus que nécessaire. En effet, chaque être humain est membre de sa société : il reçoit delle ce qui lui permet de vivre et de grandir. Il est donc indispensable de rendre compte du contexte en particulier dans son aspect social et religieux dans lequel agit lindividu, dans la pluralité des activités, à chaque instant. Cette mise en contexte permet de comprendre tel acte, telle pensée dune vie. Je dis cela pour souligner linteraction et linterrelation entre lindividu et la société. Une vraie biographie est donc la présentation dune vie individuelle dans lhistoire et la société, dans le temps et lespace.
La troisième opération intellectuelle consiste à interpréter. Etant donné que mon travail est théologique, linterprétation demeure une phase importante. Grâce au matériau biographique, jessaie de donner la signification de tel acte, de telle décision que prend le père Benoît Thuân. Autrement dit, il sagit de penser une vie, de présenter le père Benoît Thuân, non seulement au travers dune description objective, mais au travers dune réflexion sur sa vie.
Enfin, la dernière opération est de contempler. Jean Baptiste Metz voit dans lexpression biographie théologique une liaison entre la doxologie théologique et la vie mystique. Le père Vallin, à son tour, regarde la biographie comme la relecture dune existence transformée et transfigurée par la Parole de Dieu. Dès lors, cette biographie a quelque chose de contemplatif et deucharistique. Ecrivant une biographie historique et théologique du père Benoît Thuân, je voudrais contempler les merveilles que Dieu a faites avec notre fondateur : les mirabilia Dei. Autrement dit, ce nest pas avec un oeil de chair, ni même avec le seul il de la raison, mais avec un troisième il, celui de lintériorité, que je contemple la vie de notre fondateur dont jécris la biographie.
Ces quatre opérations intellectuelles et spirituelles constituent donc pour moi une méthodologie qui me permet de procéder à la rédaction de cet essai biographique.
Pourtant, jai bien conscience des limites dont je voudrais parler en ce troisième temps de mon exposé.
3. La révision du travail
Trois mois après la remise de cette thèse, prenant une certaine distance à légard de ce travail, je découvre trois points qui retiennent mon attention et me suggèrent de nouveaux éléments de réflexion pour des recherches à venir. Le premier est le risque dune hagiographie ; le deuxième, lobligation de vietnamiser davantage la thèse ; et le troisième, le courage de penser plus encore un monachisme vietnamien.
a. Le risque dune hagiographie
Comme je vous lai dit plus haut, mon intention était décrire une biographie de notre fondateur. Pendant mon travail, jai évité autant que possible le caractère hagiographique de la biographie. Pourtant, il y a une certaine tension entre ces deux attitudes : la distance et la proximité. La distance me permet de travailler plus objectivement et de prendre un recul nécessaire. La proximité ou la sympathie envers le père Benoît Thuân me permet aussi de le comprendre mieux. Mais il me semble que ces deux attitudes ne sharmonisent pas toujours dans mon travail. Le lecteur aura limpression quà certains endroits, jai mis beaucoup dencens dans lencensoir, surtout dans le chapitre VII lorsque jai abordé la question de la sainteté. Je nai peut-être pas assez gardé de distance avec les encensements dans lesquels jai été formé à PHUOC SON.
Le lecteur pourrait aussi me reprocher de ne pas avoir suffisamment critiqué tels actes ou telles paroles du père. Permettez-moi de vous rappeler que jai appris au cours de mes études en France quil nappartient pas à lhistorien de juger mais dinterpréter. Ceci est, me semble-t-il, lavis de Jacques Le Goff que jai choisi de suivre. Dans ma thèse, il y a assurément un certain nombre dappréciations sur certaines positions du père Benoît Thuân, mais il me semble que je les ai étayées par des faits.
Cela dit, en me relisant, il mapparaît que je ne me suis peut-être pas assez intéressé au caractère ordinaire de la vie du père Benoît Thuân. La pauvreté de mes sources explique sans doute pour une part cette limite mais pas seulement. Dans ma recherche postérieure, je veillerai davantage à me garder des risques dune hagiographie inconsciente.
b. Vietnamiser davantage le travail
Comme je lai précisé au début de mon exposé, le but de ce travail est de transmettre aux jeunes moines de notre Congrégation la figure du père Benoît Thuân, et, par extension de la présenter aussi aux catholiques vietnamiens. Il est clair que les lecteurs à venir seront des Vietnamiens. Mais jusquici mes lecteurs ont été des Occidentaux. Ce furent mon directeur de thèse, vous-mêmes, les membres de ce jury, et, par extension encore, certains Européens qui ont feuilleté ce travail. Ce double public a provoqué en moi une autre forme de tension que je formulerai ainsi : comment répondre aux exigences des uns sans négliger celles des autres ? Comment rédiger ce travail dune manière compréhensible pour les uns comme pour les autres ?
Lorsque je pose la question de vietnamiser davantage mon travail, je sens que le poids de cette tension se situe à deux niveaux : la forme et le contenu.
En ce qui concerne la forme, vietnamiser le travail signifie écrire dans un style simple et abordable de telle manière que les lecteurs vietnamiens puissent comprendre. En plus, le peuple vietnamien vit et pense plus avec le cur quavec la raison discursive. Sur ce point je me sépare un peu du Grand Alexandre de Rhodes. La rédaction de la biographie doit donc être effectuée de telle façon que les mots, les expressions visent à toucher le cur plus quà satisfaire la raison par des raisonnements secs. Mais, je dois présenter mon travail devant un jury composé de français qui sont habitués par instinct à la logique cartésienne, aux articulations raisonnables. Voilà pour ce qui concerne la forme. Jespère que mon travail ne sécarte pas de lesprit cartésien ni de largumentation logique. Mais pour la version vietnamienne à venir, il me faudra madapter à la mentalité de notre peuple.
Plus difficile encore pour moi et ce qui touche le contenu du travail. Il est vrai que le père Benoît Thuân a vécu la plus grande partie de sa vie au Vietnam, au milieu des Vietnamiens. Le père Benoît Thuân nétait pas un intellectuel de métier, bien quil ait été professeur. Il est donc impossible de trouver chez lui des argumentations philosophiques ou des discours théologiques. Il nest pas présent me semble-t-il à ces courants de pensée vietnamiens qui, aujourdhui, nous sont plus accessibles. Dans le cours de mon travail, ici ou là, je me suis efforcé dy faire allusion. A lavenir il me faudra accentuer cette dimension, notamment au sujet de ce que je vais dire maintenant.
c. Un monachisme vietnamien
Le dernier point de révision de mon travail concerne en effet la nécessité de penser un monachisme vietnamien. Dans ma thèse, en certains endroits, jai abordé cette question. Cela explique mon souci. En effet, la vie monastique a été semée par le père Benoît Thuân, un français. La transmission de la vie monastique ne peut pas ne pas avoir gardé des empreintes occidentales, soit parce quon utilisait des textes fondateurs tels que la Règle de saint Benoît, les Constitutions des Cisterciens, des ouvrages spirituels : tous ces documents sont issus du monde européen. Le monachisme chrétien, à lépoque du père Benoît Thuân, était au Vietnam une chose nouvelle. Il est le premier fondateur du monachisme masculin dans ce pays. De plus, il na pas pu aller plus loin, jusquà rencontrer, par exemple, le monachisme bouddhique. Le contexte de lépoque, au plan ecclésial et social ne lui permettait pas une telle entreprise. Plus largement encore, à lépoque, la transmission du christianisme sétait effectuée par des missionnaires occidentaux : les acteurs étaient français pour la plupart, le contenu exprimé par la culture européenne. Cest là une réalité incontestable. Cette transmission a ses avantages comme ses limites.
Retournons au cas du monachisme vietnamien. Dans mon travail, après avoir présenté le père Benoît Thuân comme un homme saint, comme un fondateur, je le vois, dans le dernier chapitre, comme un passeur. Cela veut dire quil est venu et quil a passé le relais aux moines vietnamiens en vue dun monachisme qui soit de plus en plus proche et senracine dans leur culture et dans leur mentalité. Je me rends compte de lurgence de cette question. Dans mon travail, jai abordé bien des points concernant le monachisme à travers la vie du père Benoît Thuân et son contexte historique. Il est important de simplifier les choses, de mettre en relief des points privilégiés. Je pense que lédition vietnamienne de cette thèse sera un peu différente. Je dois avoir le courage de penser plus librement les enjeux vietnamiens de la vie monastique.
Pour conclure cet exposé sur la méthodologie et sur quelques-unes des questions touchant le fond de ce travail, je voudrais vous dire que cette recherche ma apporté beaucoup de lumières, et permis de faire beaucoup de découvertes. Ce travail constitue pour moi une base sur laquelle seffectueront mes recherches à venir.
Avant de laisser la parole aux membres du jury, je voudrais profiter de ce moment pour exprimer mes sincères remerciements.
Tout dabord, je tiens à remercier les membres du jury. Vous avez accepté de lire mon travail, dy réfléchir et dêtre présents aujourdhui pour maider à préciser des points encore insuffisamment clairs et me donner des renseignements importants. Je tiens à remercier particulièrement le père Philippe Lécrivain, mon directeur de thèse. Vous avez accepté daccompagner ce travail, un travail que vous et moi, nous avons engendré parfois dans la souffrance et parfois dans la joie. Votre compétence sur les questions posées, les remarques, les explications données, ma conduit pas à pas à laccomplissement de cette thèse. Merci pour votre bonté et votre patience.
Je tiens à remercier tous les professeurs du Centre Sèvres qui mont transmis les connaissances intellectuelles et spirituelles qui constituent pour moi un bagage important pour ma tâche à venir. En particulier, je voudrais remercier le père François Dumortier qui ma accueilli ici, le père Jean Miler, ancien directeur du second cycle qui ma suivi durant ce cycle, et le père Michel Fédou et Sur Geneviève Comeau pendant le troisième cycle.
Je tiens encore à remercier le père Robert Collas. Pour un vietnamien, écrire une thèse en français nest pas toujours facile ni évident. Comment traduire, sans modifier mon style, les pensées par des mots exacts, des expressions claires ? Vous avez accepté avec tant de bienveillance et de patience de corriger le français de mon travail.
Je souhaite remercier également tous ceux qui mont aidé, dune façon ou dune autre, au long de ce travail.
En ce moment, je voudrais exprimer ma profonde gratitude au révérend père Jean-Baptiste Etcharren, Supérieur Général des Missions Etrangères de Paris ainsi quà toute la Société. Pendant sept ans en France pour effectuer mes études au Centre Sèvres, vous mavez aidé avec générosité et dévouement, non seulement matériellement mais aussi moralement afin que, ces dernières années, je puisse mener une enquête sur notre père fondateur, ancien membre des Missions Etrangères de Paris. Je crois que notre fondateur serait content de voir lun de ses fils garder un lien avec la Société que, pendant la première partie de son existence, il a servie et tant aimée. Mais peut-être quen disant cela je suis en train encore de sombrer dans lhagiographie.
Je voudrais aussi remercier le père Hugues Leroy, supérieur de labbaye sainte Marie ainsi que tous les pères et frères de cette communauté bénédictine. Vous mavez hébergé avec fraternité pendant mon séjour en France.
Je voudrais remercier vous toutes et vous tous, chers pères et chers amis. Vous êtes venus aujourdhui pour mencourager dans cette dernière épreuve. Votre présence est pour moi un grand honneur et un soutien précieux.
Encore une fois, grand merci à vous toutes et à vous tous.